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Le Tapie belge du XIXe siècle.

Voici l’histoire du dieu belge de la finance cosmopolite, qui mania entre 1850 et 1870 des centaines de millions. C’est le type même du capitaliste « nouveau style » qui s’élève à cette époque à côté de la haute banque juive traditionnelle. En 1872, il sera exposé en effigie sur la Grand-Place de Bruxelles.Mais l’affaire Langrand-Dumonceau éclate, et son flamboyant projet de « christianiser les capitaux ! » débouche sur une faillite sensationnelle en 1870.

« Il règne dans tout le pays comme une atmosphère pestilentielle ; il n’y a plus qu’une chose qui paraisse élever aujourd’hui, c’est l’argent. Il n’y a plus qu’une chose qui semble pouvoir agiter les hommes, c’est l’appât de l’or. » Nous sommes en novembre 1871, et celui qui tonne ainsi du haut de la tribune de la Chambre de représentants n’est autre que le ministre de la Justice, Jules Bara. A l’ordre du jour, l’affaire Langrand-Dumonceau, du nom de ce grand requin belge de la finance qui a drainé avant de les écumer catholiques de tout poil et nobles de tout rang. C’est l’époque des spéculations inouïes, des fortunes élevées et perdues en quelques jours, des succès fabuleux et des déconfitures fracassantes.Que l’on pense au banquier Pereire, devenu en quelques années un des plus riches capitalistes de France et qui en 1866 fit une faillite retentissante.

Léopold ler et son fils le comte de Flandre, l’empereur d’Autriche François-Joseph, le prince de Tour et Taxis et même le Pape… Langrand-Dumonceau les a tous bernés, tous grugés, tous plumés. Les d’Anethan, Nothomb, van der Straten-Ponthoz, du Val Beaulieu, de Liedekerke-Beaufort, Snoy …

Né en 1826 sous le nom d’André Langrand et ancien garçon boulanger, il ne disposait que d’une instruction primaire mais était doté d’un bagout extraordinaire. Son nom est d’ailleurs resté bien vivace pendant plusieurs générations dans la mémoire de certaines familles dont il a compromis la fortune et ruiné la réputation. Tous ceux dont il a fait flamber les illusions avant que son empire de papier ne s’écroule lamentablement.

Le professeur Jacquemyns estime que 40% des aristocrates belges avaient des intérêts dans les entreprises de Langrand. Certains durent même revendre leurs châteaux, leurs fermes, leurs terres …

 

Affaires et politique ne font pas bon menage

André Langrand a vingt-trois ans en 1850 lorsqu’ il fonde ses premières sociétés, se lançant d’abord dans une compagnie d’assurances agricole puis créant six autres sociétés dont. .. la Royale belge !

C’est son frère, directeur d’une compagnie d’assurances belge, qui va lui mettre le pied à l’ étrier. Langrand observe et apprend vite le métier. Il galope bientôt à bride abattue : à l’âge de trente-deux ans, le voilà déjà millionnaire. Il est alors à la tête de trois compagnies d’assurances qui peuvent être rangées parmi les plus puissantes d’Europe. Pour financer ses entreprises, Langrand sort des sentiers battus. C’est là son coup de génie : il tente de mobiliser les capitaux de l’aristocratie terrienne catholique et de la bourgeoisie conservatrice.

Fort d’un art consommé de séduire, il réussit l’impossible. Il est même en matière d’assurances un véritable précurseur et un novateur, de même qu’ il est en avance sur les possibilités de crédit de son temps. Son système est pionnier, notamment en ce qui concerne l’assurance hypothécaire. L’homme se démarque par son intuition des problèmes à résoudre et du comportement psychologique des assurés.
Le voilà bientôt à la tête d’une douzaine de compagnies au capital social énorme : de 300 à 500 millions de francs belges, c’est-à-dire un capital bien plus élevé que celui des plus grandes banques de l’époque. Langrand-Dumonceau passe pour le plus grand manieur d’argent de son siècle. Il est alors multimillionnaire !

Son prestige ne tarde pas à se rapprocher de celui des Rothschild, des Pereire, des Fould, des Lafitte, des Oppenheim, des Bischoffsheim, des Hirsch, des Errera. C’est le Law du XIX » siècle. Il se proclame le « Napoléon de la finance ».

Langrand appelle les capitaux au baptême pour les christianiser. Il veut promouvoir une puissance financière catholique capable de s’opposer à la domination de la haute banque juive. Les épargnes des fidèles, les fonds des caisses diocésaines et des couvents viennent alimenter les sociétés de plus en plus nombreuses qu il fonde dans le pays et à l’étranger et qui se soutiennent mutuellement tout en fournissant à leurs actionnaires des dividendes magnifiques.

Langrand place ses affaires sous le signe de la religion et de la politique et, par la même occasion, s’attire l’hostilité des libéraux. Grave erreur car des milliers de Belges vont alors se diviser en deux camps : les pro et les antilangrandistes.

Entre 1850 et 1870, il fonde, dirige ou administre en Belgique, en Hollande, en Angleterre et surtout en Autriche une vingtaine de compagnies d’assurances, de banques hyporhécaires et foncières, de sociétés de chemins de fer. Appuyé par le clergé, le pape Pie IX donne sa bénédiction à ses entreprises et le crée même « comte romain » en 1865. Au sommet de sa gloire Langrand capte la confiance des grands : princes, archiducs, rois et même l’empereur François-Joseph.La recette de sa réussite tient en quelques règles : la première, c’est de mettre à la tête de chaque société un conseil aussi décoratif que possible qui devra comprendre surtout des noms de la noblesse titrée (le baron Osy, le comte de Robiano, le comte d’Ursel…) et des hommes politiques, anciens ministres de préférence. On y ajoutera quelques banquiers établis ayant un cerrain renom (Hirsch…). Tous ont foi en son génie et lui accordent un crédit illimité. Parmi les principaux administrateurs belges de ses sociétés figurent quelques anciens ministres recrutés essentiellement dans le parti catholique, dont l’ex-ministre des finances Edouard Mercier ou le ministre de la Maison du Roi Van Praet.

Mercier est l’âme des institutions de Langrand ; il touche d’ailleurs 1 million de revenus par an – c’est-à-dire le fixe que toucherait un ministre s’il restait au pouvoir pendant un demi-siècle.

La deuxième règle est de pousser au maximum la publicité : articles de presse, circulaires, brochures…
Langrand soudoie les directeurs de journaux, arrose des diplomates, des hommes politiques et des fonctionnaires. Eugène Erèbe, le directeur du quotidien catholique « Le Journal de Bruxelles » reconnaîtra d’ailleurs avoir touché des pots de vin : 80.000 francs par an pour glorifier les apôtres de la christianisation des capitaux.

La troisième règle consiste à faire des promesses aussi fabuleuses que possible. Et là Langrand est absolument imbattable. Il promet des dividendes de 30 à 50 % pour des sociétés à peine créées. Ces promesses se réalisent dans une première phase de la société : il est facile en effet de répartir des dividendes sur des bénéfices non réalisés, en entamant le capital. Puis, il crée une nouvelle société pour venir au secours de la première. C’est ce qu’on a appelé plus tard créer des sociétés en cascades.

La valse des millions peut commencer

La légèreté de Langrand est sans bornes. Ses collaborateurs se voient gratifier de traitements et d’avantages inconsidérés. Il rachète leurs actions lorsque la hausse ne s’est pas produite. Ses frais généraux sont énormes. Tout cela frise l’étourderie et la fraude, mais fraude dont il ne paraît pas se rendre compte. Sa politique de dividendes l’amène à distribuer d’énormes bénéfices non réalisés. Ce qui parut bizarre par la suite fut la passivité de ses collaborateurs. Aucun des administrateurs de ses sociétés ne semble avoir eu un sursaut d’indignation. Il est vrai que Langrand les rémunérait avec magnificence. L’argent endort les consciences et ferme les yeux, c’est bien connu. Mais la déconfiture s’annonce. Les actionnaires – on en comptait quinze mille paraît-il – se montrent de plus en plus inquiets. Les émissions nouvelles sont de moins en moins absorbées. La chute devient inévitable.

En 1865 cependant, Langrand parvient encore à obtenir in extremis « d’une des plus grandes puissances financières d’Allemagne », le prince de Tour et Taxis, la somme astronomique de 12,5 millions de francs pour la création d’une société dont la fonction réelle devait être de renflouer toutes les précédentes. Il ne faut pas demander à quel point son crédit est encore intact. Le frère de Léopold II, le comte de Flandre, lui prête aussi, entre 1867 et 1869, deux millions de francs !

Après cela, les revers s’accumulent. Langrand finit par succomber sous les intrigues et surtout doit renoncer à la poule aux oeufs d’or à la poule aux oeufs d’or : les concessions de chemins de fer qu’il était parvenu à obtenir en Autriche. Son ascension vertigineuse est suivie d’une chute rapide qui aboutit en 1870 à une faillite désastreuse. Le passif s’élève à une soixantaine de millions et ruine des milliers d’épargnants. Un scandale épouvantable s’ensuit, impliquant bon nombre de grosses pointures du parti catholique et de la noblesse. Mais certains comme le comte de Flandre réussissent à limiter les dégâts. Le professeur Jacquemyns écrit d’ailleurs : « la liquidation fut satisfaisante pour S.A.R. le comte de Flandre, mais désastreuse pour les actionnaires ».

Le roi a cédé, le ministre a gagné, tous les parquets sont terrorisés

Le scandale éclate en 1868 avec le journaliste Armand Mandel. C’est un teigneux, un incorruptible. Pas moyen de « faire taire ce blagueur ». L’argent de Langrand n’a pas prise sur lui. Pire, Mandel dénonce dans son journal les méthodes et les turpitudes de Langrand. Le scandale est énorme.

Mandel, véritable Robespierre de la Bourse, n’en reste pas là. Il intente un procès contre Langrand, ce qui amène la justice à engager de très prudentes poursuites contre le « Napoléon de la finance » et à clôturer l’instruction tout aussi prudemment par un non-lieu ! Il faut dire que le gratin du parti catholique est hautement compromis (le ministre Edouard Mercier, Alphonse Nothomb, Jules d’Anethan, Adolphe Deschamps, Pierre De Decker, sans oublier le grand maréchal de la cour Théodore-Joseph van der Straten Ponthoz).

L’affaire devient politique, et les libéraux alors au pouvolr s’en mêlent. Le ministre de la Justice Bara est fou furieux. Comment un non-lieu ! L’affaire s’envenime, d’autant plus que Mandel récidive. Il stigmatise à travers une campagne de presse – dont on n’imagine plus aujourd’hui la virulence – l’inertie de la magistrature. Il s’en prend directement au procureur général qu’il ridiculise. C’en est trop. Un nouveau procès se déclenche. L’affaire s’ouvre en cour d’assises en mai 1870. Le procès Mandel (pour calomnie par voie de presse) devient vite celui de Langrand. Pour le procureur général, c’est un camouflet que cet acquittement. Le ministre Jules Bara en profite pour destituer non seulement le procureur général De Bavay mais aussi le procureur du Roi et le juge d’instruction. Un fait exceptionnel dans l’histoire de Belgique.

La presse catholique de l’époque parle alors d’un « coup d’autorité arbitraire, d’une mesure odieuse qui frappe trois magistrats consciencieux, d’une exécution décrétée dans les bas-fonds des loges. Et Le Journal de Bruxelles conclut : « Le roi a cédé. Bara a gagné. Tous les parquets sont terrorisés.  »

Ironie de l’histoire, deux mois après cette destitution inouïe, un gouvernement catholique succède au ministère libéral. Les anciennes personnalités catholiques éclaboussées par le scandale sont aussitôt réhabilitées : le procureur De Bavay est autorisé à porter le titre honorifique de ses fonctions ; d’Anethan est nommé chef du cabinet (Premier ministre) ; Nothomb est décoré et De Decker, qui avait pourtant avoué avoir touché 875.124 francs or (soit 180 millions en francs d’aujourd’hui) lors d’une opération financière, est nommé gouverneur de la province du Limbourg.

A l’époque, un mineur gagne 3 francs par jour. Trop c’est trop pour l’opinion publique. La gent émeutière s’agite et fait rage dans les rues de Bruxelles : ‘A bas la calotte I A bas les voleurs » ! Léopold II s’énerve et prend une mesure jamais vue : il révoque le chef du gouvernement d’Anethan. La pression de la rue a raison de la nomination comme gouverneur de Pierre De Decker. Mais il fallut encore attendre huit années pour que Langrand – et lui seul ! – soit lourdement condamné (quinze ans de réclusion). Mais condamné par défaut, car l’aventurier belge de la finance s’était réfugié aux Etars-Unis. Il ne subit jamais sa peine et mourut apparemment dans l’aisance à Rome en 1900. Il faut dire qu’il avair réussi à metrre une partie de sa fortune à l’abri. Une fortune évaluée à 4 or 5 millions de francs or.

Qui se souvient encore aujourd’hui de cet anti-héros, de ce météore de la vie économique et financière de l’Europe ? Un homme parti de fort bas qui s’est hissé très haut avant de lamentablement sombrer dans une épouvantable débâcle.

Que reste-il de cette incroyable aventure ? Son nom n’est resté associé à aucune de ses entreprises. Et si la Royale belge existe toujours, c’est parce que ses dirigeants la sauvèrent à temps de sa direction inconséquente. Pour le reste, petits épargnants, rentiers et capitalistes, hommes politiques, ministres, députés et sénateurs, barons, comtes, marquis, ducs, princes, rois er empereurs, vicaires, curés, évêques, archevêques, nonces et pape, il les a tous écrémés…

Eric Meuwissen

Article paru dans l’Eventail.  N° de novembre 2002