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Alfred Loewenstein: Un Soyeux très éléctrique

6Au moment de sa mort mystérieuse en 1928, il passait pour le troisième homme le plus riche du monde. Il avait bâti sa fortune sur la soie artificielle et l’électricité. C’était un financier, un requin. Son histoire se révèle abracadabrante à plus d’un titre et sa mort inspira même Hergé.

Mégalomane énigmatique, extravagant, snob, le multimillionnaire Alfred Loewenstein (1877-1928) est un prodige financier, un virtuose de la Bourse. Il ne court pas, il vole. Roi de la soie artificielle et des industries hydroélectriques, il est aussi brillant spéculateur. Personnage balzacien, ou shakespearien, il se détache comme l’une des figures les plus marquantes et intrigantes de la Bourse de Bruxelles. Il symbolise cette spéculation effrénée caractéristique de la fin des années vingt, juste avant la tourmente économique et financière.

Ce sont alors les Années folles, celles de « la vie chère », des « moeurs dissolues », de « l’amour libre » et du « vertige de la vitesse ». Pour Loewenstein, ce sont les années de grande vie, faites de trains spéciaux, d’avions de luxe, d’écuries de courses et de chasses à courre avec le prince de Galles.

Satan conduit le bal

Loewenstein passe alors pour un as. A l’Université libre de Bruxelles, il  se construit une réputation de grand travailleur. Il se montre distant et a peu d’amis. Mystérieux, lointain, déjà presque inabordable, il ne fréquente que les bars d’étudiants chics. Puis il entre à la Bourse. Il commence à gagner de l’argent, beaucoup d’argent…

A vingt-sept ans, il compte déjà dans le monde financier. Ses manoeuvres sont hallucinantes : « raider », il achète et vend des actions, multiplie les reprises inamicales d’entreprises. Sa sagacité financière et son flair aigu lui apportent une colossale fortune, qui atteindra son apogée dans les années de vaches grasses précédant la crise de 1929. Des années marquées par l’affairisme à tout crin dans un climat tout à fait trouble. « L’Europe danse sur un volcan » et « Satan conduit le bal ».

C’est l’époque où Bruxelles se transforme en plaque tournante des activités financières du comte Volpi, un des piliers du régime fasciste italien. C’est l’époque du scandale de la Compagnie internationale du Liège d’Emmanuel Perna. La Banque de Bruxelles y investit des sommes énormes en vue d’acquérir des forêts espagnoles qui n’ existent que sur le papier. Il s’ensuit une des faillites parmi les plus importantes du temps.

Vient aussi le suicide d’Ivar Kreuger, le magnat suédois de l’allumette. Le roi Albert lui-même y laisse des plumes : « Je dois réduire tous les jours mes dépenses. Pour mon dernier voyage, je n’ai pu voyager qu’en deuxième classe et dans les auberges bon marché. Pour nous tous, les palaces, c’est fini » écrit-il en juillet 1931 à sa soeur. Deux mois plus tard, i1 ajoute : « Tout le monde a perdu de l’argent, moi aussi. » Bref, le cas Loewenstein ne fait qu’introduire une succession d’affaires toutes plus sulfureuses les unes que les autres.

Monopole mondial de la soie

Son père était un agent de change israélite allemand émigré en Belgique. Il avait demandé et obtenu en 1883 la « grande naturalisation », chose assez rare à l’époque : entre 1830 et 1885, seuls quelques étrangers l’obtinrent, dont les banquiers Philippson, Lambert, Bischoffsheim, Bauer, Montefiore Levi…

Suivant les traces de son père, Alfred Loewenstein bâtit dans le secteur de la finance et dtrie un immense empire impliquant des affaires au Canada, en Amérique et en Europe. Il avait épousé une des filles Misonne, issue d’une famille bourgeoise catholique, dont le père était avocat et gérant des propriétés du duc d’Arenberg à Heverlée, et la mère, Anne van Beneden, apparentée au célèbre zoologiste Pierre-Joseph van Beneden. Agent de change dès l’âge de vingt ans, il remporta un premier succès en 1904 avec le sauvetage de la Société d’Eclairage du Centre (groupe Léon Somzée) et i’introducion en Bourse des titres des Soieries de Tubize. Il participa aussi à la création des premières centrales électriques régionales du pays, dont celle de Oisquercq (Tubize).

Ensuite, il fonda la Société internationale d’Energie hydroélectrique (Sidro) qui centralisa ses intérêts dans le secteur de l’électricité. Il rêvait de détenir le monopole mondial de la soie artificielle.

S’il échoua dans sa tentative de prise de contrôle de la British Celanese Cy, il acquit cependant une position prédominante dans ce secteur.

Il ne fumait pas, ne buvait pas, travaillait dix-huit heures pas jour er entretenait une véritable passion pour les sports : billard, golf, tennis et, surtout, équitation. Les récits les plus fantastiques circulaient au sujet de sa personne, de sa richesse, de ses dépenses. Dans le monde des turfistes, il s’était fait plus qu’un nom. Loewenstein fonda la Société internationale d’Energie hydroélectrique (Sidro) qui centralisa ses intérêts dans le secteur de l’électricité.

Il régnait sur les hippodromes et possédait notamment de nombreux chevaux de course. On raconte que, ayant appris que le président de la République avait l’intention de serrer la main du propriétaire du cheval qui gagnerait le steeple d’Auteuil, Loewenstein s’arrangea, sans regarder à la dépense, pour posséder le meilleur quadrupède de l’époque.

La manoeuvre réussit : son pur-sang, payé à prix d’or (35 millions en francs d’aujourd’hui) gagna la course et la photo de Loewenstein parut dans tous les journaux aux côtés du président Doumergue. Ce fut du meilleur effet pour ses affaires. Par la suite, ce cheval de sang remporta encore de nombreuses courses et rapporta plusieurs fois le coût de I’investissement initial.

Le vainqueur du grand steeple d’Auteuil possédait de splendides villas en Belgique et à Biarritz (la somptueuse villa Bégonia), ainsi qu’un château historique sis au coeur d’un domaine de 400 hectares dans le comté de Leicester en Angleterre.

Son hôtel de maître de la rue de la Science, dans le quartier Léopold à Bruxelles, révèle un luxe exceptionnel, illustré notamment par le soin accordé au traitement sculptural de la façade en pierre blanche.

Parvenu jusqu à nous dans un très bon état de conservation, il fut construit en 1920-1921 selon les plans de l’architecte parisien A. Sigwalt, en remplacement d’un bâtiment de 1863 qui abrita Georges
Montefiore Levi, un banquier doublé d’un industriel qui contribua puissamment au développement du capitalisme dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il fut même l’un des seize Belges à payer, durant Ia Belle Epoque, le plus d’impôts sur les signes extérieurs de richesse. Son voisin n’était autre que le fastueux marquis d’Assche qui habitait un véritable palais italien dû au grand architecte de Léopold II, Alphonse Balat. Aujourd’hui, les deux prestigieuses demeures ont été réunies pour servir d’écrin au Conseil d’Etat.

Un avion privé pour ses affaires

Cet enfant terrible de la finance belge disposait d’un grand nombre d’automobiles (Rolls-Royce…) ainsi que d’un avion privé, une nouveauté pour l’époque. Son Fokker était adapté à son travail: Loewenstein y emmenait d’ailleurs un bataillon de secrétaires prêtes à consigner ses moindres volontés, mais aussi des équipes de journalistes. Ce Fokker de fabrication néerlandaise était ce qui se faisait de mieux à l’époque. Dès 1929,la Sabena, soucieuse de moderniser sa flotte, s’en équipa. Un avion à aile haute partiellement construit en bois mais avec une structure et un fuselage en tubes d’acier, il pouvait transporter huit passagers à une vitesse de 165 km/h.

Loewenstein aimait éblouir. Eblouir les boursiers, le public et surtout lui-même. Quand, en 1913, il vint à Spa avec son écurie et douze palefreniers, il descendit à l’Hôtel britannique où il dépensa 1.000 francs-or par jour. Un voyage de cinq semaines aux Etats-Unis lui coûta en francs d’aujourd’hui plus de 56 millions pour frais de déplacement et de séjour. L’accompagnaient cinq secrétaires, un pilote, un masseur deux domestiques et un détective. Il lui arrivait même de s’entretenir avec ses hôtes en se faisant… masser I.

Une « poison pill » pour contrer Loewenstein

En 1928, Loewenstein mordit la poussière. Ses succès sur les hippodromes ne lui suffisant apparemment plus, il avait voulu se rendre maître de la Banque de Bruxelles. Alors qu’il faisait face à de gros problèmes de crédit, il avait réussi à rassembler en toute discrétion quelque cinquante mille actions de la banque. Il cherchait ainsi à s’assurer le contrôle de l’établissement, afin de bénéficier par ce canal d’avances au profit de ses sociétés. Finalement, la Banque de Bruxelles réussit toutefois à repousser son assaut en inventant l’ancêtre de notre moderne « pilule empoisonnée ».

L’affaire, une des plus rocambolesques de l’époque, fit grand bruit. Débouté, Loewenstein annonça qu’il comptait intenter une action afin de prouver l’illégalité des décisions prises pour le contrer. Mais il ne put mettre ce projet à exécution : sa mort dramatique survint quelques jours plus tard. A cinquante et un ans !

Que s’est-il passé ? Alors qu’il survolait la Manche à bord de son Fokker, Loewenstein disparut subitement sans laisser de traces. Une mort inouïe, absurde, mystérieuse.

Difficile de reconstituer les faits. Pendant le voyage, il se rendit au lavatory. Comme il n’en revenait pas, l’un de ses serviteurs alla vérifier ce qui se passait : le cabinet de toilette était vide, il n’y avait plus aucune trace du financier, volatilisé. S’était-il trompé de porte ? Avait-il perdu un instant la raison ? La porte de l’avion qui donnait à l’extérieur se trouvait à côté de celle des toilettes. Mais des études montrèrent qu’une seule personne ne pouvait ouvrir une telle porte à 1.200 mètres d’altitude. Ou alors au prix d’un grand effort. Le pilote et les passagers se seraient alors aperçus de ce qui se passait, car l’ouverture de la porte aurait provoqué un changement de pression et fait virer l’avion. Or le pilote se montrait formel : il n avait rien remarqué au cours du vol. L’énigme reste, aujourd’hui encore entière.

Son corps ne fut retrouvé que douze jours plus tard par des pêcheurs de Calais. Sa veuve exigea alors une autopsie car, pour elle, il avait été empoisonné. Mais l’autopsie ne décela aucune trace d’empoisonnement. Il fut aussi confirmé que la quantité d’alcool absorbée était normale – confirmation étrange, vu que Loewenstein ne buvait jamais.

La disparition de Loewenstein fit l’effet d’une bombe, tant en Angleterre qu’en France et en Belgique. Elle laissa une profonde impression sur les marchés financiers, comme le prélude de la grande crise de 1929.

La fin tragique de l’homme d’affaires précipita la faillite de son groupe, entraînant la ruine des nombreux épargnants belges qui lui avaient accordé leur confiance.

Etait-ce un suicide ? Apparemment non. « Personne ne connaîtra jamais la vérité » écrit le professeur d’histoire économique Fernand Baudhuin. Et d’ajouter : « Mais il est certain que sa situation était encore extrêmement solide lorsqu’il disparut. On a évalué sa fortune à ce moment, déduction faite de tout son passif, à un montant de l’ordre de 200 millions de francs.

Ce qui n’était évidemment pas une situation qui appelait un suicide, en complète opposition avec les principes religieux qu’il affirmait avec éclat. »

Plusieurs personnes avaient cependant un intérêt certain à ce qu’il disparaisse. Il avait en effet bon nombre d’ennemis. Tout le monde gardait en tête les parties de bras de fer qui l’avaient opposé à quelques grands barons de la finance. Parmi lesquels Dannie Heineman de la Sofina. On parla aussi de sa veuve, qui hérita d’une somme de 53 millions de dollars et qui avait pu craindre la contraction de cette fortune en cas d’échec des plans ambitieux de son mari.

Les bruits relatifs à un complot prirent plus de poids à la suite de la disparition des témoins qui se trouvaient avec lui dans l’avion. Sa secrétaire souffrit un peu plus tard d’une grippe qui entraîna sa mort dans les vingt-quatre heures ; sa femme de chambre se suicida à Paris dans des circonstances qui restèrent également mystérieuses ; une autre secrétaire disparut sans laisser de traces. Sa femme, quant à elle, mourut à Paris en mars 1938 tandis que son fils unique Robert, officier de la Royal Air Force, fut victime d’un raid d’aviation en avril 1941.


Un beau-frère Yan der Straten Ponthoz Que reste-t-il de Loewenstein ?

Selon Fernand Baudhuin, Loewenstein n a rien laissé derrière lui, ni groupe ni famille. A sa mort, sa fortune est devenue purement passive, aucun centre actif n’a subsisté.

On ne peut pas le considérer comme  un malhonnête homme, ni même comme un simple spéculateur dédaigneux des réalités économiques. Les entreprises dont il s’est occupé ont pu être surfaites, mais elles demeurèrent viables, et même de bonne qualité.

Alfred Loewenstein avait cependant un beau-frère, Roger van der Straten Ponthoz (1888-1972), qui devint après 1928 administrateur de plusieurs sociétés dans lesquelles l’homme d’affaires décédé avait acquis des participations importantes. Et notamment la société financière belgo-canadienne, dont il assura la présidence jusqu’à sa liquidation en 1961. Comme quoi tout n’était pas tout à fait perdu…

ERIC  MEUWISEN (in L’Eventail. Septembre 2002).

Sources

M. van Meerten, A la Bourse, Duculot

F. Baudhuin, Histoire économique de la Belgique 1914-1939, 1944

R. Brion, notoce dans le Dictionnaire des patrons , 1996

Ch. d’Ydewalle, D’Albert à Léopold II . Les Belges de mon temps.